SORTIR DE L’OMBRE

 

Ma vision de l’affaire sbf/ummo durant les années 2003-2004 n’était pas clairement définie. Je recherchais encore à prendre du recul sur des détails qui attiraient trop mon attention et me privait d’une vision d’ensemble. Je ne souhaitais pas m’engager dans une réflexion limitée aux détails communs entre différentes interprétations. Une lecture attentive d’informations éparses produisit autant d’interprétations différentes du dossier ummo avec pour effet un repli sur des domaines spécifiques que je maitrisais et comme corollaire une propension à oublier, voir ignorer ce qui me laissait perplexe. J’étais découragé par cette vision d’un paysage dont la complexité était indescriptible.

 

Il m’était impossible de mettre de côté les incohérences pour m’attacher seulement à l’aspect fonctionnel. Je désirais comprendre l’intention manifesté au cours de la rédaction par les auteurs anonymes ou non identifiés, aborder la cohésion de l’ensemble des rapports écrits ainsi que l’évolution de la perception dans le temps par les différents acteurs publiques. Il ne suffisait pas d’étudier les retombées qui ont permis un éclairage épistémologique et théorique. L’apport de toute cette documentation est vraisemblablement constructif puisqu’elle nourrit l’imagination et l’exploration des modèles théoriques alternatifs et non standard. Sans même juger de la nature de la source et des différents réseaux de destinataires, il m’était impossible de classer sans suite. Au lieu de faire la sourde oreille et faire semblant de n’avoir rien vu et entendu, je devais pour le moins faire le point sur ma capacité personnelle à traiter de ce sujet.

 

Je pouvais proposer une consultation sur des questions annexes qui ne m’engageaient pas personnellement. Je ne pouvais me résoudre à pénétrer tête baisée dans une effervescence insondable et encore plus à faire face aux composantes de l’enquête les plus désagréables. Ceux là même qui faisant intervenir des réseaux employant la manipulation mentale, le contrôle social multimodal de l’information et l’influence psychologique, à des fins de contrôle et de restriction des capacités d’investigation et d’application, ou l’inverse visant à apporter du contenu et de sur stimuler des personnages cibles. Différents fronts d’oppositions entre réseaux d’ingérence sur lesquels s’ajoutent des conflits personnels, apparaissaient dès la première observation.

 

J’avais déjà été pris pour cible à l’occasion de la comparaison lexicographique entre les idées diffusées par SBF et je rechignais à entretenir une situation ambiguë dans laquelle j’alimentais une fantasmagorie sur mes agissements. Par contre, je faisais l’effort d’user de mon droit de réponse lorsque j’en avais le temps et l’humeur, pour répondre le plus simplement possible à quelques provocations insidieuses et répétées. Si j’avais des choses à dire sur ce qui se déroulait à ce moment là, je n’avais pas l’intention de parler sous la contrainte, ni même de participer à un effort d’éclairage sans aucune garantie sur l’usage des informations d’ordre privé qui seraient collectées. Il y avait pour moi un aspect éthique qui se superposait aux autres composantes à étudier.

 

Je percevais les risques d’une immersion prolongée dans l’univers des études ummites, des risques qui n’étaient pas à prendre à la légère. Au fil de mes entretiens, pour recueillir les premiers éléments d’analyse préliminaire, je conservais une extrême vigilance. Pouvais-je alors faire le tour de mes interlocuteurs pour trouver un appui ? Je ne m’imaginais pas m’agiter pour rien et faire un effort d’approfondissement alors qu’il n’y avait personne pour discuter et exploiter les résultats. Malgré mon désengagement perceptible, j’aidais progressivement ceux en qui je voyais des signes de confiance et de stabilité émotionnelle, en retour je recevais des informations utiles pour la reconstitution des péripéties microsociologiques autour de l’affaire SBF/ummo. Cette période d’échange de données pour recolter quelques pièces du puzzle s’est étalée sur plusieurs années. Dans la période la plus intense cela a duré deux années pour assembler des notions ambiguës mal exprimées et dont l’utilisation étaient explicitement orientée pour provoquer un vif sentiment d’incomplétude et un fort sentiment de curiosité. Tous ces événements furent pour moi très incitatifs, un moyen comme un autre qui me permirent de rester à l’écoute et de continuer à travailler sur le sujet. J’avais d’autres raisons pour me tenir à l’écart du débat public. Je ne désirais ni faire étalage de ma vie privée ni compromettre mes relations avec des correspondants qui par leurs actions m’ont donné des indices pour me guider dans ce labyrinthe, ni rompre ma parole envers des relations de confiance qui m’ont ouvert les portes pour me raconter des anecdotes bouleversantes.

 

Aux carrefours de différents milieux, je voyais les gens travailler intensément sur le dossier Ummo, chacun pris dans des communautés isolées et éparpillées. Chaque groupe véhiculait des doctrines spécifiques par l’égide de leaders ou de fortes personnalités, émotions collectives et actions personnelles étroitement liées, une rationalité scientifique et profane coexistantes dans une même unité d’espace et de temps et mêlant étroitement conviction et raisonnement sous l’emprise latente d’un paradigme de référence figé. D’autre part il se révéla une composante d’auto-intoxication causée par l’isolement relatif à la structure communautaire. On peut par là comprendre l’évolution des conflits internes, l’absence de coordination et de collaboration intra-communautaire, les faiblesses des propositions de politique culturelle et scientifique.

 

Face à ce constat, on me reprocha de refouler des informations utiles et de donner un préjugé calqué sur une mauvaise impression, d’entretenir des présomptions de périls sur mon intégrité personnelle sans expliquer ce qui animait mes craintes. Je ne pouvais pas diffuser les informations sur lesquels j’avais construit ce sentiment de vigilance. On me la souvent répété, si j’avais des choses utiles je devais de passer outre mes réticences pour communiquer sur ce qui était essentiel à la compréhension du sujet.  Je pêchais peut être par excès de méfiance mais je cru qu’il fallait être distant et méfiant lorsque l’on croise des groupes d’opinion imprévisibles dont les membres ne sont pas clairement identifiés.

 

Passer de l’ombre à la lumière c’est aussi s’exposer à la vindicte des experts patentés qui se vouent corps et âme à l’interprétation de la prose ummite. Il existe une communauté publique de connaisseurs dans ce petit milieu francophone. Tout le monde se connait de réputation et observe l’évolution des idées de chacun. Se lancer dans des discussions à ne plus finir n’étaient pas il me semble et vu l’ampleur du problème à traiter, une chose à faire. J’en avais ni le temps, ni les moyens matériels. Pour travailler tranquillement, par la force des choses, je me suis éloigné des chicaneries. Un retrait me semblait le plus approprié pour construire ma propre opinion.

 

J’avais aussi une appréhension, fallait-il être soi-même dans l’ombre pour communiquer avec les acteurs qui tirent les ficelles de ces activités manipulatoires autour d’ummo ? Une position inconciliable avec l’effort d’éclaircissement. Si je devais travailler ouvertement il était possible que je me ferme des portes. Je pris le temps de la réflexion. J’estimais qu’il était plus rentable de s’allier avec des équipes qui travaillaient en réseau, ne serait-ce que pour m’informer des retombées constructives. Je préférais aller dans le sens d’une recherche collaborative semi-confidentielle que de retenir vers moi des données sensibles. Je m’épargnais la peine de traiter les résultats égoïstement et surtout la tentation ou l’espoir de me voir embarquer sans le vouloir dans une histoire d’affiliation, de cooptation, d’infiltration avec des réseaux secrets de contactés. Je devais pour réussir, m’éloigner de cette part d’ombre, ce replis sur soi qui avec le temps avait toutes les chances de m’exaspérer. J’y ai aussi vu un moyen de maitriser des sentiments d’inconfort, de méfiance, de stupeur, d’inquiétude.  Eliminer tout ce qui pouvait restreindre mon champ perceptif, modérer ma motivation. Je souhaitais plus que tout me remettre en question et surveiller ma progression dans une affaire qui je percevais comme labyrinthique.